mardi 12 novembre 2013





Le Vully en 1CV


Il faut parfois freiner des quatre fers, lâcher la bride et sortir de l’ornière. Pour cela, un ami connaît un remède de cheval.
Rendez-vous chez lui, en fin de journée, quand les couleurs sont belles, dans l’enclave vaudoise de Villars-le Grand, à une enjambée du lac de Neuchâtel, à un jet de pierre des Friques, le village contigu qui est fribourgeois (les frontières des hommes perdront assez vite toute consistance).
Le véhicule s’appelle « taxi-calèche ». Le moteur s’appelle Persane. A ses heures perdues, cette jument de 24 ans laboure les vignes d’une exploitation biodynamique (sûr qu’on a misé sur le bon cheval). Le cocher s’appelle Luca Etter. Persane est sa plus noble conquête. Luca est photographe et connaît son Vully sur le bout des doigts. Au bout de ses doigts, justement, un petit verre de Vully.
                                                                           Photo : Luca Etter
Luca prononce le mot « doucement » et Persane comprend. Le Vully se visite alors à la juste allure, plutôt au pas qu’au trot (qui veut aller loin ménage sa monture), suivant le juste itinéraire, hors des sentiers battus.
D’abord, la petite Glâne que l’on traverse sur un pont de pierre interdit au plus de huit tonnes. Ensuite l’Arbogne dont les rives sont parsemées de noisetiers et de sureaux. Enfin la Broye où quelques castors ont élu domicile.
Tout autour, il y a des collines, des vignes, à coup sûr une vue imprenable sur le lac, mais on préfère rester dans la plaine, à hauteur d’homme, dans un paysage qui ne monte pas sur ses grands chevaux, un pays de betterave et de patate, de colza couché par le vent et de maïs haut comme le bras, de jachères fleuries où l’on peut surprendre une biche.
Une buse plane dans un ciel immense.
Des hirondelles font du rase-motte au milieu d’un troupeau de tachetées rouges de Simmenthal. Cela annonce le beau mais aussi déjà, hélas, le village terminus. Un village qui abrite un spa nommé « La Grange » et un projet immobilier intitulé « Les vergers », des triples mitoyennes qui ne trouvent heureusement pas encore preneurs. On y rencontre toutefois l’ancien maréchal-ferrant qui complimente la silhouette de la vieille Persane. Cela met Luca de bonne humeur. Et l’entendre chanter un petit air du crû : « à Villars-le-Grand sont les cigognes / on le sait depuis longtemps / ça ne nous fait pas vergogne / c’est plutôt un compliment… ».
Le clocher sonne huit coups. L’errance n’aura duré qu’une heure mais au moment de rentrer au bercail, on signerait volontiers pour un an supplémentaire.

« Des pays imbéciles où jamais il ne pleut »



Cette bafouille s’écrit à la main, ça change, ça fait du bien, on se croit petit artisan, et merde pour une dizaine de doigts engourdis par le froid. Assis dans l’herbe encore humide, je suis témoin de ce que les météorologues de profession ont appelé « le dernier jour de l’été indien », un lundi de fin octobre. «  Profitez », ont-il ajouté, comme si les beaux jours n’allaient jamais revenir, comme si l’hiver n’avait rien à offrir.
La veille, le passage à l’heure d’hiver n’a rien ôté au charme du petit matin, cette lumière inouïe, alors j’ai profité du soleil, né entre la forêt des Charbonnières et le Mont d’Or, des pastels fugaces, des ombres géantes et d’un lac de l’Hongrin bleu ciel, un vrai lac de légendes qui sait raconter la naissance de l’astre aux païens de mon acabit.
Les pâturages roux de l’Aveneyre ont visiblement fait le bonheur des génisses. Grande doit aujourd’hui être leur nostalgie, dans leur écurie obscure. Les feuillus ont un jaune plus beau encore que celui de la Poste, les conifères suivront, chacun son tour, on n’est pas pressé. La forêt reprend ses droits, de jour en jour. Et d’année en année. Elle semble dire aux paysans : « filez en ville, il n’y a plus assez de pâturages ici et votre lait ne vaut rien ! ».
Ce matin, la vallée de l’Hongrin est déserte. Les vachers ont trop bu lors de la fête de la désalpe, à L’Etivaz, puis ont fait monté la bétaillère, redescendu leur troupeau et fermé boutique. Plus un bruit - pas même un pet de brume - sinon un avion qui vient strier le ciel.
Sur le coup des dix heures pourtant, un pêcheur, ravi lui aussi de se retirer, libre et tranquille, me salue vaguement. Il va pêcher ses six truites réglementaires. Il les offrira à d’autres, il ne mange pas de poisson. Il est déjà venu jeudi dernier, c’était magnifique.
C’est le tour des employés communaux qui enfoncent des piquets orange sur la route qui mène au barrage, anticipant la neige. Ils semblent dire : « c’est l’heure, on ferme ». On ferme une vallée comme on ferme un appartement de vacances après la belle saison.
Sur la route du col de Jaman, j’interrogerai encore ma race, en croisant d’autres employés, casque antibruit sur les oreilles, en train de déplacer des feuilles mortes à l’aide d’un souffleur, une sorte de balai fonctionnant à l’essence…
Alors que vous lisez ceci, les gencives des Tours d’Aï sont blanches. Les chalets froids, les volets fermés, les clôtures à terre, les canons des militaires au repos, la faune en paix et les pâturages en convalescence.
Cette bafouille se termine alors de tête, à une toute petite allure, des couleurs plein les dents, du soleil plein les narines, du vent plein les oreilles, amoureux et reconnaissant de ne pas être né sous des latitudes sans saison, ou comme chantait le poète, dans « des pays imbéciles où jamais il ne pleut ».

Aubonne : ville ou village ?


Pourquoi dit-on « ville » d’Aubonne alors que ce grand village, oublié de la ligne ferroviaire Lausanne-Genève en 1858 et dépossédé de son statut de chef-lieu de district en 2008, compte à peine 3'000 habitants ?
Simplement parce qu’en 1234 (moyen mnémotechnique facile), Aubonne - possédant tous les prérequis d’une « ville » : château, murailles et marché hebdomadaire - en obtint le statut.
Et puis saviez-vous qu’en 1970, cette ville comptait encore trois boucheries, deux laiteries, six épiceries et trois commerces de vin ? Ou que sur les 2'300 emplois des 250 entreprises sises à Aubonne, seuls 28% profitent aux habitants ? Qu’à l’inverse, alors qu’en 1980, les Aubonnois voyageaient en moyenne 15 minutes quotidiennement pour aller travailler, le déplacement dure aujourd’hui 45 minutes ?
Ce sont - entre moult autres ! – des informations glanées dans Aubonne, charme et dynamisme, un bel ouvrage collectif publié cette année.
Pour le visiteur, Aubonne, c’est avant tout le dôme de son château. C’est exaltant d’y reconnaître le rêve oriental d’un baron, une tour imitant le minaret d’une mosquée.
Exaltant aussi de savoir que dans la cour intérieure de ce château, sur un pavage en galets qui rappelle les motifs d’un tapis persan, le regretté Franck Jotterand, natif d’Aubonne, y présentait  en 1956 sa Fête des vignerons de La Côte.
Exaltant enfin d’apprendre que ce château, transformé en prison de district puis en école, compta parmi ses « roille-gosses » un certain Charles-Ferdinand Ramuz : « je suis maintenant au collège d’Aubonne, petite ville encore vaguement moyenâgeuse, avec des maisons moussues sous le lierre, des rues silencieuses et vides, le certain charme des villes mortes qui gardent des traces d’ancienne vitalité et des vestiges de fortune ; je donne des leçons au collège où j’ai un remplacement de six mois. Le métier est le plus ennuyeux qu’on puisse rêver ».
Franck Jotterand - qui a réalisé en 1961 un film intitulé Ramuz, passage d’un poète - semblait partager parfois l’ennui de son aîné : « les Aubonnois sont heureux : ils ont un esprit large et un chemin de fer à voie étroite. Il s’accoudent à leurs fenêtres bariolées de géraniums et regardent passer les gens. Il en passe de moins en moins »…
Ces propos annoncent de prochains défis. En 50 ans, la population d’Aubonne a augmenté de 75%. Puisse son bourg ne pas devenir un musée, ni sa périphérie, une cité dortoir. Puisse Aubonne conserver la tradition festive des « Aubonn’apéros », la créativité d’un Georges de Mestral, inventeur du velcro, et l’imagination foisonnante de son peintre et sculpteur Eric Moinat ! Puisse Aubonne rester une ville, vivante et vivifiante !

samedi 10 novembre 2012

Mon pauvre ami de… Kyoto ?!?


Douze heures de vol, huit fuseaux horaires, l’Extrême-Orient… et la curieuse impression de me retrouver à la maison !
Deux îles. L’une au milieu de l’Union européenne, l’autre dans l’Océan pacifique. Deux îles que plusieurs millénaires d’histoire séparent, et pourtant.
En foulant le sol nippon, le visiteur helvète y découvre son reflet, une caricature dans un miroir grossissant.
"Amitié"
Le Japon, comme la Suisse, c’est le jour et la nuit. Le jour, la norme, et la nuit, sa transgression. La croissance et la décroissance, la fast et la slowlife, la froideur et la gentillesse, la retenue et la générosité.
Aux heures « ouvrables », le  Japon vérifie ses clichés : éthique du travail (une dizaine de jours de congé par année), fatalisme docile (les inégalités ne sont que les conséquences bouddhiques de réincarnations malheureuses), introversion consensuelle (ne jamais perdre la face, ne jamais évoquer l’intime), politesse extrême (même les distributeurs d’argent vous font des courbettes sur l’écran), propreté obsessionnelle (on dormirait dans leurs toilettes publiques) et conformisme citoyen (adapter son « moi » aux autres plutôt que l’imposer).
La nuit, c’est un peu différent.
Au sortir du turbin, le Japon se débride, s’oublie, se lâche et goûte aux saveurs du présent : plaisirs des sens (excellence culinaire), plaisirs à la fois intimes et conviviaux (karaoké ou bains publics), plaisirs esthétiques (le quartier tokyoïte de Shibuya est la nouvelle capitale mondiale de la mode), plaisirs naturels (les médias anticipent la progression précise, du nord au sud, du rougissement des érables) et plaisirs excessifs (une tournée de saké suffit pour que ces mêmes êtres introvertis rencontrés le jour se mettent à se déhancher dans les boîtes de Raponggi).
Jamais en Asie, je ne m’étais senti aussi proche d’un pays, aussi peu gaijin (étranger). Voyager au Japon, c’est faire la connaissance de petits-cousins éloignés, c’est retrouver une société à deux visages, laborieuse et festive, technologique et traditionnelle, individualiste et conviviale, bref, une société comme la mienne, branchée sur un moteur à deux temps.
Dans un univers aussi familier, pas étonnant que - par le plus fou des hasards !!! - venu déguster le célèbre bœuf de Kobe dans un minuscule restaurant de Kyoto, je me casse le nez sur ce bon Marc, un ami exilé à Singapore depuis deux ans… un ami de Morges !
Inutile d’ajouter que ces retrouvailles se sont célébrées davantage sous le signe de la nuit que du jour…

Cher nouveau syndic de Morges,


D’abord félicitations pour tes 2'165 voix (j’ose le «tu» puisque tu es de 75). J’imagine que la fête fut belle à la Vogéaz et que tu n’es pas fâché de mettre un terme (provisoire) à tes distributions de petits pains, de roses et de sourires accrocheurs.
Vincent Jacques
Tu peux enfin souffler… avant de te remettre au boulot, car on viendra vite te titiller sur la question du logement, des transports, et peut-être même, qui sait, de ces multinationales aux mains dégueulasses qui prospèrent dans ta ville.
Pour ma part, je voulais te parler d’un sujet anodin : le sauve-qui-peut des 20-30 ans, la diaspora de ces jeunes qui n’ont pas pu voter pour toi puisqu’ils habitent désormais Lausanne ou Genève.
Je suis un Morgien - par mes écoles, mon gymnase, ma famille – et reste un Morgien, même si je fais partie de ceux qui ont fui La Coquette à l’âge de 20 ans pour s’établir dans une ville, disons, un peu plus rock’n’roll, un lieu qui offre à ses jeunes d’autres activités nocturnes qu’écluser des pintes dans un pub sordide avant d’aller fumer des joints sur le débarcadère de la CGN.
Les rues de Morges sont certes animées, pleines de parents, d’enfants et de personnes âgées, une population joviale, colorée… mais à laquelle… ne manquerait-il pas cruellement toute une tranche d’âge ?
Pour éviter que «ma» ville prenne des airs de centre d’élevage ou de mouroir doré, je me permets de glisser ici quelques mots que tu sauras lire avec l’ouverture d’esprit qui te caractérise.
J’espère de tout cœur que tu te battras pour rendre cette ville vivable, vivante et vivifiante. Qu’elle troque au plus vite ses cabinets psychiatriques contre des terrasses où socialiser jour et nuit. Qu’elle échange son cabaret contre une salle de concert pour les groupes du coin. Ses glaciales grandes surfaces contre de petits commerces à qui l’on donnerait les moyens de survivre. Ses quais de béton dépressifs contre quelque chose de plus… imprévisible ? Et que les jeunes puissent bientôt trouver à Morges un studio ou un appartement de collocation abordable.
J’espère aussi que tu continueras à soutenir les véritables acteurs culturels : les Trois p’tits Tours, l’Odéon, la Syncope, pour ne citer qu’eux, et les sociétés locales !
J’espère que tu brusqueras le dossier du contournement tant attendu de l’autoroute (il m’arrive d’imaginer le potentiel créatif, économique, sportif et culturel qu’autoriserait, avec un brin de folie, ce «no man’s land» de trois kilomètres sur 50 mètres, en plein centre-ville !).
Bref, j’espère que tu n’auras pas peur d’investir, de déranger, prendre des risques et parier sur l’avenir !

 (publié dans le Journal de Morges le 28.9.2012)

lundi 4 juin 2012

Bienvenus à la maison !


Quand je suis allé à Dogubayazit, dernier village turc sur la route de l’Iran, Murat m’a présenté ses amis, appris des rengaines du parti travailliste kurde et des rondes très festives.
Quand j’ai voulu voir ce qu’il restait des bouddhas de Bamiyan, un médecin pachtoune m’a hébergé pour la nuit, et le lendemain, invité à l’accompagner jusqu’au dispensaire de Dara Sadaat.
Quand j’ai fait escale à Tioumen, en Sibérie, un cheminot prénommé Serguei m’a accueilli dans son dortoir, au huitième étage de la gare, pour partager des patates, du lard et des chansons de Vyssotski.
Quand, randonnant dans le Yunan chinois, j’arrivais au village de Cizhong, un instituteur à la retraite m’a fait goûter son vin rouge (une réminiscence des missionnaires français), puis dévoilé sur mon carnet ses talents de calligraphe.
Quand j’errais près de la mosquée du Pacha, dans le quartier de Sidi el-Houari, à Oran, ce bon Saïd m’a emmené en voiture au sommet du djebel Murdjadjo pour me montrer la basilique Notre-Dame-du-Salut, avant de me ramener chez lui pour le couscous du vendredi.
Quand, dans les rues d’Alep, je cherchais un endroit pour voir la demi-finale du précédent Euro, des Syriens m’ont convié à une partie de foot le lendemain matin.
En chemin pour Shashamané, en Ethiopie, un cycliste s’est arrêté et m’a conduit sur son porte-bagage jusqu’à sa maison, où sa plus petite sœur m’a lavé les pieds (c’est la tradition) ; sa famille a sacrifié une pastèque en mon honneur.
Quand je faisais du stop en Espagne, un camionneur roumain venu acheminer une vingtaine de tonnes de papier s’est arrêté ; dans sa cabine, c’était l’hospitalité des Carpates : tu fumes ? tiens, prends ! tu aimes le chorizo ? allez, mange !
Etc.
Etc.
Quand ils sont venus à Morges, je les ai logés dans un bâtiment communal, près de la Préfecture, au Tulipier, un ancien centre de «semi-détention» converti en centre d’accueil pour requérants d’asile déboutés.
Ils passeront ainsi la nuit, en compagnie d’un surveillant et d’un agent de sécurité. Demain, ils quitteront les lieux avant 9 heures du matin, ordre de police, pour errer dans les rues jusqu’au soir, avec tout leur barda sur le dos, puisque je préfère qu’ils aient ni armoire personnelle, ni lit fixe : « mes amis, c’est pour votre bien, sauvez-vous au plus vite »...
Moi non plus, je ne vais pas bien dormir cette nuit.

mercredi 23 mai 2012

« Amicale des armaillis gays et catholiques »


Il est des expositions qui vous remuent et vous poursuivent. Connaissez-vous les poyas de l’artiste vaudois François Burland ? Elles sont exposées au Musée gruérien de Bulle...
Au Musée gruérien ? Si c’est pour défiler devant des bredzons poussiéreux, des barate à beurre et des toits en tavillons…
Et bien détrompez-vous ! Car l’exposition permanente du musée vient de rouvrir ses portes, et c’est un exemple du genre ! On rêverait d'une semblable initiative dans d'autres coins de Suisse romande… Un plaisir fou à entendre l’armailli-soliste Bernard Romanens résumer son audition pour la Fête de Vignerons de 1977, l’abbé Bovet raconter la genèse de la chanson «Le Vieux Chalet», lire des lettres de paysans émigrés au XIXe siècle à Nova Friburgo, au Brésil…
Et puis sans transition, François Burland.
Le choc, un choc fertile.
Ce cinglé de Burland a remis au goût du jour l’art de la poya, ces peintures naïves évoquant la montée à l’alpage. Une trentaine d’œuvres sur papier, à la craie et au graphite :
Des armaillis prient autour d’une vache estampillée «UBS Secret life», forment l’Amicale des armaillis gays et catholiques... ou surveillent leurs pâturages par ordinateurs interposés : « berger, grâce à Google, ton troupeau surveillé 24h sur 24». Ailleurs, une publicité pour du gruyère 100% halal, du viagra «pour être puissant comme ton Hürlimann», des  préservatifs «La Burqua» made in Switzerland, et le slogan : «berger, pendant l’estive, gare au malin, ne découvre jamais ton minaret». C’est pas fini… « Mais qui a tué Betty Bossi ? Un seul indice, du saké dans la fondue»… «Berger, arrête les champignons et prends des vacances à Marsens»… «Mieux qu’un nain de jardin, placez un travailleur clandestin dans votre alpage, tous les mardis, arrivage en provenance de l’Est»…
Ce qui m’a parlé dans un univers aussi déjanté ?
Ce mélange de passé et de présent (poya de promotion touristique ou poya de marketing), d’intemporel et d’actualité, de tradition idéalisée et de modernité anxiogène, de valeurs rêvées et de crise sociale, d’art et de politique. C’est surtout l’humour, peut-être le meilleur moyen de pousser la réflexion, et de renouveler son regard sur une région.

mercredi 25 avril 2012

Expédiez vos impôts à Monsanto !


Soyez conséquents et solidaires : investissez l’équivalant de vos impôts dans le développement durable des pays pillés par la multinationale Monsanto, et laissez cette dernière régler votre imposition. Pourquoi ?

Parce que Monsanto, numéro un mondial des semences génétiquement modifiées, à l’origine des 90% de la production mondiale, a établi à Morges son siège pour l'Europe, le Moyen-Orient et l'Afrique… même si le peuple suisse a exprimé à plusieurs reprises son opposition à la production d’OGM dans le domaine agro-alimentaire.
Parce que cette multinationale américaine génère des dizaines de milliards de bénéfices dans une quarantaine de pays grâce à des pratiques pour le moins discutables : entre autres, dans les pays pauvres, par la vente de graines ne pouvant être semées à nouveau, contraignant les paysans à s’endetter pour en racheter chaque année, faisant d’eux des assistés plutôt que des producteurs. Monsanto contrôle ainsi l’agriculture de ces pays - majoritairement destinée à l’exportation - et rapatrie tranquillement ses bénéfices.
Aussi parce que la multinationale est une multirécidiviste, souvent impliquée dans des scandales sanitaires, des pollutions massives, des intoxications de personnes, des publicités mensongères, etc.
Surtout parce qu’en 2004, Monsanto a bénéficié d’une exonération fiscale de dix ans sur l’impôt fédéral direct (50%), sur l’impôt cantonal et communal (100 %). Un cadeau qui sera renouvelé pour une nouvelle période de cinq ans, jusqu’en 2018. Cela, alors qu’il s’agit d’une entreprise « boîte aux lettres » qui ne profite pas à l’économie de la région, n’ayant aucune chaîne de production à Morges.
Enfin parce que, si le canton a généreusement accueilli ces bourreaux de l’agriculture des pays sous-développés, il peine à accorder la même hospitalité aux victimes de ce type de multinationales, ceux qui ont fait le voyage jusqu’en Europe pour espérer une vie plus digne…

Pour toutes ces raisons, une solution : exonérez-vous d’impôts, convertissez-les en microcrédits destinés au réveil des pays sous-développés, et envoyez une facture équivalente à :

Monsanto International Sàrl
rue des Vignerons 1A
1110 Morges.

lundi 19 mars 2012

« Je travaille donc je Suisse »


Obéissant à son esprit patriote davantage qu’à sa morale travailleuse, le peuple suisse avait su s’offrir, en 1994, un jour de congé tous les 1er août. Mais sinon...

1958 : NON à la semaine des 44 heures.
1976 : NON à la semaine des 40 heures.
1985 : NON aux 4 semaines de congés payés.
1988 : NON à une «réduction de la durée du travail».
2002 : NON à une «durée de travail réduite».
2012 : NON à 6 semaines de vacances payées…
Pourquoi un tel acharnement ?
Est-ce le propre de l’homo consumericus ? Puisque les vacances ne lui vident plus seulement la tête, mais surtout le porte-monnaie, pourquoi obtenir plus de temps libre s’il n’a pas les moyens de l’«investir» !
Est-ce des relents calvinistes ? «Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas», disait ce brave Paul dans l’une de ses épîtres ; car c’est écrit, Dieu déteste les tire-au-flanc, le turbin est une action de grâce, et l’épargne, une rédemption !
Est-ce dû à la suridentification professionnelle ? Car chez nous, le travailleur partiel est suspect, celui qui promène son gosse une matinée de semaine est un chômeur, et ce dernier, un vaurien!
Et si la cause était plus simple ? Si les Suisses ne savaient tout simplement plus que faire de davantage de temps libre ? Comme un vertige, la peur du vide, la privation de la seule activité qui leur reste...
Il faudrait comprendre enfin que le temps libre n’est pas un temps creux, une vacance (du latin «vacare», être vide) ou un sea, sex & sun végétatif. Le temps libre amène certes délassement et divertissement, mais surtout développement personnel.
Dans l'Antiquité grecque, le travail était dévalorisé, considéré comme une activité propre aux esclaves. C’était le temps libre - la skholè (signifiant aussi «école») - qui était noble. Non dépourvu d’abnégation et de persévérance, il permettait de se libérer des urgences du monde pour se consacrer avec lucidité à un travail émancipateur.
Imaginez qu’on ne travaille plus seulement pour s’offrir un beau cadre de vie (dont on ne prend le temps de profiter), une résidence secondaire (qu’on n’habite qu’une semaine par an). Imaginez qu’on lève le pied un peu avant l’EMS, ce dernier club de vacances…
Mais rassurez-vous, si vous avez lu cela jusqu’ici, c’est que vous n’êtes pas étranger à la skholè des Grecs anciens et avez de bonnes chances qu’on n’écrive pas sur votre tombe, comme tout bon Suisse : «le travail fut sa vie».

jeudi 8 mars 2012

Le Vaudois est mort, vive le Vaudois !

Demandez à un Payernois ce qu’il pense de Jacques Chessex, à un vigneron de Féchy quel goût ont les vins de Saint-Saphorin ou d’Arnex-sur-Orbe, à un Lausannois de déménager au Brassus, ou demandez-leur simplement de vous chanter L’Hymne vaudois...
Qu’il ait vue sur le Moléson, la Dent de Vaulion ou le Gramont, le bon vaudois lèvera alors le menton et vous sondera d’un œil méfiant :

Le Temps, 8.3.2012
- Ici, Monsieur, on n’aime pas tant ceux qui s’occupent de ce qui ne les regarde pas. Que ça vous plaise ou non, sachez qu’on est le seul canton romand à s’appeler encore «Pays», le seul canton suisse à porter une devise sur son blason, le seul canton qui a tout ce qui lui faut : sel, blé et vin, Alpes et Jura, Plateau et lac. Non, ce serait faux de ne pas le dire, même si on a un peu honte d’être fier, «y en a point comme nous» ! Et à ce sujet, sachez que c’est «La Venoge» de Gille qui a inspiré «Le plat pays» de Brel, et non le contraire!

Pourtant, s’il a «un bien joli canton», ce dernier n’a aujourd’hui plus grand-chose de vaudois. Son accent tiède se précise, les protestants sont depuis peu minoritaires, le chasselas se diversifie, les sociétés locales déclinent, les Jeunesses campagnardes recrutent. Bref, les racines s’assèchent.
Les Vaudois se raccrochent donc à de vieilles branches. On fait tourner le verre de blanc, comme il y a 400 ans, en souvenir de l’occupant bernois qui interdisait tout rassemblement. On célèbre le Major Davel, tout en sachant qu’il est une invention du XIXème siècle et qu’il laissait de marbre les Vaudois du XVIIIème. On choisit le général Guisan pour représenter le «Romand du siècle», ressuscitant à travers lui de vrais ennemis aux frontières. On sacralise le regretté Jean-Pascal Delamuraz, déçu en bien d’avoir pu garder pour soi ce bon Pierre-Yves Maillard.
Mais malgré ce travail de mémoire, les vrais Vaudois sont en voie de disparition… et c’est tant mieux ! Car ce canton mérite mieux ! Marre d’être « le seul canton suisse allemand qui parle français », comme disent les Neuchâtelois. Marre d’être ce « flic qui sommeille en chacun d’eux », comme disent les Genevois. S’ils se lèvent toujours aussi tôt, ils se réveillent aujourd’hui un peu moins tard.
Oui, les Vaudois ont guéri - en partie - des séquelles d’une Réforme imposée par les Bernois : interdiction de danser, de jouer, de blasphémer, de faire des excès. Vrai que pendant 262 ans d’occupation, tout esprit d’initiative était suspect, l’austérité était de rigueur, de même que la dissimulation, la dénonciation, la ruse, les messes basses, les «ni pour, ni contre, bien au contraire». Même leur inimitable humour était alors un mécanisme de défense.
Les Vaudois se soignent, lentement, mais sûrement. Réapparaît alors, sous des siècles de prudence et de méfiance, un caractère ouvert et disponible, attentif, avide d’avenir, de rencontres et d’évasions.
On peut en effet aimer avec ferveur une terre, une population, des paysages, des traditions, sans pour autant s’empêtrer aux glus de la «vaudoiserie». On peut s’établir quelque part entre les Alpes et le Jura tout en restant citoyen du monde.
Tant d’aïeuls ont ouvert la voie. L’audace d’Auguste Forel a bousculé les savoirs établis. L’acharnement de Ramuz a permis de forger une langue universelle. La fantaisie de Jack Rollan est à l’origine de la Chaîne du bonheur. L’inventivité de Frédy Girardet a su éveiller chez les Vaudois d’autres goûts que le poireau et le saucisson. La ténacité de Jean-François Bergier a fait de la Suisse un des rares pays à avoir affronté son passé. Les «savantures» de Bertrand Piccard ont fait le tour du monde, en ballon, bientôt en avion solaire, et celles de Claude Nicollier ont gagné l’espace !
Et Yvette Jaggi et Nelly Wenger et Yvette Théraulaz et Alice Rivaz et tant d’autres ! Souvenez-vous que les Vaudois sont aussi les premiers à avoir accordé le droit de vote aux femmes...
Ce 11 mars, l’élection du parlement et du gouvernement ne va pas révolutionner le «Pays», même si pour la première fois de son histoire, le canton pourrait basculer à gauche. Gauche ou droite, cela a ici peu d’importance, pourvu que les élus et les élues aient des projets concrets pour ce canton, qu’ils et qu’elles soient des visionnaires, pas des économes, des téméraires, pas des pragmatiques.
Vrai que la campagne est pour l’instant bien morne - à part un léger vent de folie soufflé par Guillaume Morand, bâtisseur de minaret et unique candidat de la liste du Parti de rien… Est-ce la surcharge de scrutins depuis le printemps 2011 ? Est-ce une volonté stratégique de s’aligner sur le centre consensuel, le «juste milieu» ?
Le Temps, 8.3.2012
Le fait est que cette année 2012 annonce un renouveau. Durant ces dix dernières années, le canton n’a fait qu’assainir ; il est maintenant temps d’investir !
Que les Vaudois osent être dépassés par leurs envies ! Qu’ils ne tournent qu’une fois leur langue dans la bouche avant d’agir ! Qu’ils perdent l’usage de la litote (la politesse) et de la périphrase (le bavardage), qu’ils disent : «je veux un nouveau métro », et non : «je ne suis pas tout à fait contre» ! Qu’ils arrêtent de se prendre le chou pour la couleur du toit du futur Grand Conseil, pour le tracé du M3 ou le financement d’une Transchablaisienne attendue depuis 50 ans ! Qu’ils écoutent ceux qui en ont marre d’être dans les bouchons de l’A1, debout dans les trains, ceux qui luttent pour faire tourner leur ferme ou leur librairie, ceux qui cherchent un logement abordable depuis deux ans et une garderie depuis un ans !
Rien de tel pour évoluer que de s’ouvrir aux avis extérieurs, d’échanger un temps cette terre épaisse qui colle aux souliers des Vaudois contre «des visions de Colorado». Et  ça  tombe bien, le  canton vient de franchir le cap des 30% d’étrangers (sans compter les extracantonaux) ; les Vaudois n’ont donc même plus besoin d’aller voir ailleurs, l’ailleurs vient à eux, il leur suffit d’ouvrir leur porte et tendre l’oreille.
Qu’on cesse alors de répéter que le canton ne crée des emplois que pour les frontaliers (ces gens avec qui on est en paix depuis 1515 !) et des logements pour les Genevois (à quand l’agglomération franco-valdo-genevoise ?). Et pendant qu’on y est, qu’on cesse d’enterrer les requérants d’asile dans des abris PC, au Mont-sur-Lausanne, à Gland, à Orbe, à Pully, à Begnins (n’existe-t-il pas ici aussi une tradition humanitaire ?).
Le développement par la confrontation extérieure fait partie de la mentalité des Vaudois. Leur français vient de Savoie, le mot «Vaudois» dérive de l’allemand «Wald», la culture horlogère est celle des réfugiés huguenots, le protestantisme est un souvenir des Bernois…
Quant à cette bafouille sur les Vaudois, elle vous vient d’un petit-fils d’immigré bien intégré, un Hofmann de Rueggisberg, un Bernois.

mercredi 22 février 2012

Un livre, ça n’a pas de prix !

Votations du 11 mars : OUI à la réglementation du prix du livre !

Quand je fais mes courses chez le «géant orange», j’échoue immanquablement sur une petite cinquantaine de livres, des «meilleures ventes» aux prix cassés ; si le magasinier sait où se trouvent le rayon «livre», il ignore tout du contenu.
Quand je fais mes paiements chez le «géant jaune», je prend un ticket d’attente, soupire, puis ouvre au hasard cette même petite cinquantaine de livres à gros tirages (l’idéal pour allumer une cheminée ?) ; la postière n’a pas le temps de parler littérature.
Maira Kalman
Quand j’ai voulu passer à la libraire des Yeux Fertiles, à Lausanne, je me suis souvenu qu’elle avait dû fermer en décembre dernier. Tout comme, peu avant, l’historique librairie Descombes à Genève.
Restent alors les onze branches romandes du groupe français Lagardère (Payot), les quatre tentacules, bientôt pilotées depuis la France, qui ont fait disparaître la moitié des librairies indépendantes entre 2000 et 2004 (FNAC), une amazone numérique et sa liseuse (des acheteurs qui viennent repérer des livres en librairies pour les commander ensuite sur internet, un tiers moins cher) et les derniers libraires indépendants.
Une dernière volonté ? Foncer chez l’un de ces irréductibles libraires, emmener tout ce que mon entourage compte d’enfants pour leur montrer ce que l’on appelait jadis «librairie», qu’ils ouvrent au hasard des livres sur les rayons, qu’ils bavardent avec ce que l’on appelait «libraire», histoire qu’ils puissent raconter cela à leurs enfants…
D’accord, j’exagère.
Et cette votation ne va pas radicalement changer la donne. Mais un «oui» massif donnerait un signal fort: le livre n’est pas un produit comme les autres.
Si cette loi vise l’aspect économique (fin des prix cassés dans les grandes surfaces, réduction du prix des livres importés, limitation des marges des diffuseurs étrangers) et juridique (la France, l’Allemagne et l’Autriche bénéficient déjà d’une loi semblable), elle est avant tout culturelle : maintenir la diversité de l’offre.
Que le livre ait un prix, soit, mais il a surtout une valeur. Valeur idéologique d’abord : la diversité de ses points de vue. Valeur sociale ensuite : les 3’200 artisans suisses du livre (éditeurs, correcteurs, graphistes, polygraphes, imprimeurs, relieurs). Valeur identitaire enfin : l’exception de ce pays polyglotte dont Marc Levy et Harry Potter ne sauront jamais parler.

dimanche 19 février 2012

Le temps ne fait rien à l’affaire...

Pour les besoins d’un spectacle rendant hommage aux chansons de la Renaissance, j’ai pu me demander à quoi ressemblait la région au XVIème siècle et... il est toujours surprenant d’y lire - avec cinq siècles d’avance ! - les grandes lignes de notre propre actualité, comme si l’Histoire, cette vieille dame, radotait.
1537. L’Europe a peur, contaminée qu’elle est par un nombre grandissant de gens qui pensent différemment, des Protestants. L’Allemagne excommunie, la France massacre, et la Suisse – jadis déjà - hésite. En Pays de Vaud, la conversion à la foi de l’occupant bernois fait peu d’étincelles. Quoique. Car l’Histoire raconte qu’en l’an 1537, à Romanel-sur-Morges, tous les hommes de plus de 18 ans furent pendus pour avoir assassiné un pasteur !
1545. Morges crie famine. On se nourrit de racines, d’herbe ; des familles errent dans les campagnes à la recherche de quelque chose à se mettre sous la dent ; les paysans mangent les graines qu’ils devaient semer ; et il est désormais interdit de vendre du pain… à des étrangers.
1566. La peste prend le relai (c’était trois siècles avant que le docteur Yersin donne son nom à une rue de Morges). Les coupables sont vite désignés, et une garde spéciale, les «chasse-coquins», reçoivent pour mission d’expulser les responsables de cette épidémie, oui, les étrangers...
Refermant mon livre d’histoire, j’allume la télé : tout sourire, monsieur Rochebin raconte qu’au Nigéria, des fanatiques musulmans ouvrent le feu sur des dizaines de Chrétiens (qui, entre nous, le leur rendent bien dans d’autres coins de cette planète !) ; que la famine que connait la Corne de l’Afrique touche 250’000 personnes ; et que la peste a fait son retour à Madagascar...
Vrai que depuis que l’homme écrit l’histoire, il annone les mêmes refrains. Certains braillent des slogans révolutionnaires – mais hélas déjà nostalgiques - sur la Place Tahrir ; d’autres entonnent, comme Céline Dion dans le film Titanic, la chanson «My heart will go on» sur un paquebot italien.
Extrait du spectacle :

Vous avez lu le programme et ne comprenez toujours pas pourquoi les chansons courtoises de la Renaissance fricotent avec les chansons grivoises de Georges Brassens. La réponse est simple : Brassens est un troubadour. Et cela pour plusieurs raisons :
D’abord, il en a passé, des journées, à la bibliothèque du XIVème, à Paris (à quelque pas de l’impasse Florimont), à fourrer son nez dans les auteurs de la Renaissance : Montaigne, Rabelais, Ronsard surtout ! Il a même mis en chanson le poète voyou François Villon, « pour le faire découvrir à l’ouvrier », disait-il.
Ensuite, Brassens, comme les troubadours, est un artiste populaire. Son modèle ? Charles Trenet. Il refuse l’étiquette de « poète », s’oppose à la création hermétique, et milite pour « le droit de tous à la poésie ». Pour ça, il a ses combines. Il camouffle ses poèmes... en chansons. Puis il débarque sur scène, tenant sa guitare comme un paysan porterait une pioche en allant au champ. Il chante, avec la voix d’un ami venu rappeler de bons moments partagés.
De même, comme les troubadours, Brassens a du goût pour les chansons de garde… Il chante volontiers l’intimité des femmes : « Le blason », « Vénus Callipyge » ou « Quatre-vingt quinze fois sur cent, la femme s’em… ». Il glisse des jurons de chez lui, le fameux « coquin de sort » des « Copains d’abord », cuisine l’adjectif « con » à toutes les sauces,  et invente des mots: « s’enjuponner », « gendarmicide », « avoir du savoir-boire ».
Enfin, Brassens, comme les troubadours, est profondément attaché à la liberté de la femme ; souvenez-vous d’« Embrasse-les tous, embrasse-les tous, Dieu reconnaîtra le sien », et voici, en guise d’amuse-bouche, avant l'entracte « La chasse aux papillons ».

[…]


 
Mais pourquoi s’acharner à vouloir reprendre Brassens ? Tant de gens lui ont déjà fait du mal. Songez à la reprises de « Fernande » par Carla Sarkozy, ou pire, « Je me suis fait tout petit » par Christophe Maé !
Et puis, Brassens, il n’a jamais voulu d’orchestre. Il aimait dire : « quand tu chantes une chanson à un copain, il n’y a pas quarante violons cachés dans le placard ».
Et puis, Brassens, sauf une fois, pour une chanson, il n’a jamais voulu de chœur. Car comment un chœur peut-il interpréter des chansons écrites en « je » ? Comment un chœur peut-il transcrire ce ton de confidence, d’intimité ? Et rendre la diction parfaite de Brassens ? Et puis comment dire l'accent chantant du sud... avec l'accent vaudois ?


[…]


Mais vous allez me dire que Brassens, c’est tout de même un ours qui n’a jamais eu ni femme, ni enfants. Un misogyne qui a chanté : « une jolie fleur dans une peau de vache »… Et bien détrompez-vous, car derrière chaque Ninon, Suzon, Margot, Lisette ou Pénélope, se cache une vraie femme, LA femme de sa vie : la douce « Püppchen ». Un amour au départ clandestin (Püppchen était encore mariée) qui durera 30 ans, jusqu'à la mort de Brassens.
Les plus belles chansons de Brassens sont adressées à cette « Püppchen » : « J’ai rendez-vous avec vous », « Je me suis fait tout petit », « Saturne ». Et puis : « De servante n'ai pas besoin. Et du ménage et de ses soins, je te dispense... Qu'en éternelle fiancée, à la dame de mes pensées, toujours je pense... J’ai l’honneur de… »,
Vous souvenez des principes de l’amour courtois. Eh bien, sachez qu’en 30 ans de complicité, Püppchen et Brassens n’ont jamais habité ensemble… même s’ils se sont toujours débrouillés pour vivre à quelques rues l’un de l’autre… même s’ils se téléphonaient tous les jours… même si elle le suivait très souvent en tournée, dans les coulisses. C’est que Brassens ne voulait pas « dépoétiser » sa douce. Ils préféraient se donner rendez-vous, se surprendre, continuer à se séduire, comme si « rien n’était jamais acquis »…
Dans l’amour courtois, il n’y a que la mort pour réunir véritablement les amants. En 99, quand Püppchen est décédée, on l’a enterrée à Sète, à côté de la tombe de Georges Brassens.

jeudi 10 novembre 2011

Esprit de Noël ?


Décembre, les vitrines veulent à tout prix être les premières à nous l’annoncer, cette «bonne nouvelle», du moins avant la concurrence, à grand renfort de rennes lumineux, s’il le faut, de flocons à ventouse, de…
Retour aux sources.
Bethlehem, en Cisjordanie, bientôt en Palestine libre, inch’Allah. La ville compte très peu de vitrines, assez toutefois pour que le merchandising de la Nativité s’épanouisse sous le flux de touristes tous plus ou moins pèlerins.

Dans la basilique de la Nativité, voilà une heure que j’attends (certains attendent bien depuis 2'000 ans), dilué dans une horde d’Américains qui n’ont rien de Gaspard, de Melchior, et encore moins de Balthazar. Je fais la file pour visiter la grotte de la Nativité où est incrustée une croix d’argent à 14 branches marquant l’endroit (supposé) de la naissance du Christ.
Esprit de Noël, es-tu là ? Bof. Dans la basilique, Arméniens, Orthodoxes et Catholiques se disputent le moindre centimètre carré. Un vrai partage chrétien. Ainsi, dans ladite grotte, six lanternes appartiennent aux Orthodoxes, cinq aux Arméniens et quatre aux Catholiques. Pas une de plus.
En face de la basilique, sur la place de la Crèche, un panneau propose en trois langues un «guide touristique de l’occupation». Vrai qu’en plein cœur de Bethlehem, un «mur de Sécurité» de huit mètres de haut coupe un quartier en deux et isole les grands-oncles du Christ de ses petits-cousins, les Juifs des Musulmans…
Peut-être faut-il remonter davantage le cours du temps ? À trente kilomètres de là se trouve la ville de Hébron, où Adam, Eve et Abraham seraient enterrés. Seulement voilà, deux voies distinctes mènent au tombeau de ce dernier. L’une m’est interdite, c’est celle de la synagogue (on célèbre la Sukkot). Le passage de la mosquée, lui, est ouvert. Arrivé devant le tombeau d’Abraham, j’observe des Musulmans se recueillir à quelques centimètres des Juifs. Se recueillir sur un même corps, mais venus selon deux chemins distincts, et séparés par une parois épaisse !
Dans les rues, Hébron ressemble à son tombeau. La ville n’a qu’un cœur, mais il est partagé en deux : d’un côté, un marché palestinien très animé, de l’autre, une ville fantôme abritant quelques Juifs ultra-orthodoxes, entre deux, 4’000 soldats israéliens…
Esprit de Noël, tu es las.
Alors je me demande ce qu’il y avait avant Mahomet, Jésus, Abraham, Eve et Adam. Et si c’était justement ce fameux «esprit», un paradis peuplé de rennes lumineux où tombent des flocons à ventouse ?
(JdeM, 10.11.11)

lundi 24 octobre 2011

Au-delà des urnes

J’avais commis une chronique politique, une de plus, pour répéter, entre autre, que la Suisse va bien, sa monnaie, ses universités, sa dette, son tout petit chômage, vraiment pas de quoi prendre peur, et voter sécuritaire en cette période d'élections fédérales.

Au contraire, plutôt de quoi afficher sa fierté, en format mondial. «Les Suisses votent UDC», pour les uns. «Les Suisses qui sont heureux votent PDC», pour les autres. «Par amour de la suisse», pour le PLR...

Parmi ces candidats aux sourires crispés qui colorent nos campagnes, j’avais surtout envie de distinguer les patriotes des nationalistes. L’amour d’un pays du repli sur soi. La chance consciente de vivre ici de la méfiance, l’exclusion. J’avais rédigé 2’000 signes, les avais relus, m’apprêtais à les envoyer au journal…

… quand tout cela m’est paru vain. Alors j’ai glissé dans une enveloppe une liste aussi panachée que hasardeuse, sans connaître le centième des 3472 candidats, et sachant que la participation ne dépassera de toute manière pas les 50%.

Puis j’ai préféré glisser ici des mots plus solides. Un vrai programme politique ! Des bribes de sagesse que l'on dit avoir déchiffrées dans une église de Baltimore, en 1692 :

« Allez tranquillement parmi le vacarme et la hâte et souvenez-vous de la paix qui peut exister dans le silence. Sans aliénation, vivez, autant que possible en bons termes avec toutes les personnes. Dites doucement et clairement votre vérité. Evitez les individus bruyants et agressifs, ils sont une vexation pour l'esprit. Ne vous comparez avec personne : il y a toujours plus grands et plus petits que vous. Jouissez de vos projets aussi bien que de vos accomplissements. Soyez vous-même. Surtout, n'affectez pas l'amitié. Non plus ne soyez pas cynique en amour car, il est, en face de tout désenchantement, aussi éternel que l'herbe. Fortifiez une puissance d'esprit pour vous protéger en cas de malheur soudain. De nombreuses peurs naissent de la fatigue et de la solitude. Au delà d'une discipline saine, soyez doux avec vous-même. Quels que soient vos travaux et vos rêves, gardez dans le désarroi bruyant de la vie, la paix de votre cour. Avec toutes ses perfidies et ses rêves brisés, le monde est pourtant beau. Tachez d'être heureux. »

(JdeM, oct 2011)

samedi 1 octobre 2011

Lire local, penser global

Vous étiez 35'000 curieux à rendre visite aux 280 écrivains du «Livre sur les quais» à Morges. Invraisemblable ! Et si maintenant, au lieu de succomber aux 10 best-sellers de cette rentrée littéraire, vous vous aventuriez dans les belles surprises suisses romandes de l’année écoulée ?


Pour commencer, trois jeunes plumes, trois délicieux recueils de textes courts (le format idéal pour la vie qu’on mène ?) :
Ainsi les Chroniques de l’Occident nomade (Paulette, 2011) d’Aude Seigne, une Genevoise de 26 ans qui ne semble vivre que pour voyager, écrire, lire et aimer. Une multitude de pays, dans le désordre, du rythme, un regard, de l’humilité, de l’intime, de la sensualité ; à lire de préférence à haute voix à un être aimé.
A découvrir aussi, les contes d’Amérique latine du Veveysan Reynald Freudiger, 32 ans. Son recueil Angeles (Aire, 2011) rassemble une dizaine de monologues caustiques où se côtoient un sans-papier bolivien, une avorteuse professionnelle, un kidnappé rongé de remords, un touriste dégueulasse… le tout nourri de ce réalisme magique propre à la littérature sud-américaine.
La Petite Collection d’instants-fossiles (Hèbe, 2010) d’Antoinette Rychner, Neuchâteloise de 32 ans, réunit 25 nouvelles qui sont autant de voyages minuscules, de microfictions, de gros plans sur ces instants où notre quotidien bascule, déchirures ou réconciliations… Sachez qu’elle travaille en ce moment à son prochain livre, seule, dans un phare breton, sans eau, ni électricité…
Je n’oublie pas les valeurs sûres. La Cour des Grands (Campiche, 2010) de Jacques-Etienne Bovard imagine la cohabitation fortuite d’un auteur qui se veut nobélisable et d’autres dits «de romans de gare» : une jouissive satire des petits mondes d’écrivains ; l’histoire aurait pu avoir pour décor le «Livre sur les quais»...
Dans un tout autre style, Un Roi (Grasset, 2011) de Corinne Desarzens. Ce «roi» est un requérant d’asile érythréen. L’auteur a fait sa connaissance dans un abri atomique de Nyon, puis effectué trois voyages en Ethiopie, pour avoir le cœur net. Son Roi se dévore, révolte, peut parfois donner envie de déchirer les affiches «Stopper l’immigration massive», permet surtout de faire un grand pas dans la compréhension de l’autre.
Bonne lecture !

mardi 23 août 2011

Retour au pays natal...

Discours prononcé lors de l'Abbaye de Villars-sous-Yens, mon village natal, en juillet 2011 :

Monsieur l’abbé président,

Messieurs les agriculteurs, mesdames les agricultrices, monsieur le Pasteur, monsieur l’expert-comptable, madame la sage-femme, monsieur le doyen, mademoiselle l’étudiante en Lettres, monsieur le garagiste deux-roues, madame la femme au foyer, monsieur le chômeur en fin de droit, messieurs les députés, madame la syndique, mademoiselle la Juge de Paix, mesdames qui avez décoré vos maisons pour l’occasion, messieurs qui craignez d’être roi à la cible Boiron, bien chères demoiselles d’honneur, messieurs-dames les bénévoles,

Enfin, et pour n’oublier personne : messieurs-dames qui avez voté OUI le 13 février dernier, messieurs-dames qui avez voté NON le 13 février dernier, et messieurs-dames qui avez préféré ne pas aller voter, car ce dimanche 13 fut le seul dimanche ensoleillé de février,

Il me faut tout d’abord saluer l’ouverture d’esprit de ce Comité qui a osé laisser le micro à un scribouillard qui met trop de politique dans ses chroniques du Journal de Morges, laisser le micro à un Bernois de troisième génération, pire, laisser le micro… à un objecteur de conscience.

Mais voilà, pour la première fois de ma vie, il y a une semaine, je suis allé tirer.

Je veux dire, vraiment tirer, tirer avec une arme de guerre, une arme swissmade prévue pour des combats de type « guérilla », une arme proposée, sous différentes versions, à l'exportation…

Vous le saviez, ou le savez maintenant : vous n’avez pas devant vous le plus fervent militariste que compte cette Confédération. Je ne suis pas non plus le plus compulsif des collectionneurs d’armes, ni le Winkelried de la prochaine invasion.

A la réflexion, c’est peut-être dû au fait d’avoir vu des armes justement tirer dans autre chose que des cibles, en Afghanistan, au Tchad, au Yémen, au Pakistan, au Liban, en Algérie, bref, un peu partout sur cette Merveille que l’on appelle Terre.

Mais je m’égare. Pour la première fois de ma vie donc, samedi dernier, je suis allé tirer.

Sur le coup des 10 heures, j’ai garé devant la ferme de mes parents, en face de l’épicerie de Villars-sous-Yens, ai continué à pied à travers vigne, ai atteint le verger du Pré de Fontaine. Et là, sous un Hedelfingen aux bigarreaux épargnés, sous un ciel paisible, foulant une prairie d’herbes folles, de fleurs bleues et d’insectes hyperactifs, bercé par les éclats de rire d’une famille nombreuse venue faire de l’auto cueillette, le chant polyphonique des oiseaux et… les détonations du stand de tir… je me suis demandé : « est-ce que jouer du fusil d’assaut dans la forêt est vraiment l’occupation appropriée pour ce premier samedi estival de l’année ? ».

Arrivé sur le chemin du Moulin, apercevant au loin le stand, je me suis soudain souvenu que gamin (c’était quand même le siècle dernier), gamin donc, j’aimais ramasser les douilles vides qui traînaient dans l’herbe ; c’était mon trésor de pirate.

M’approchant du stand, l’odeur de la poudre a titillé un autre pan de ma mémoire. L’abbaye justement, quand j’avais la haute responsabilité d’imprimer les résultats des tirs, comme secrétaire. Ce dont je me rappelle le plus, ce sont les sandwichs mous et les Coca-colas que l’on nous offrait à volonté.

Au moment de passer sous la tente du stand, attiré par le joyeux brouhaha des tireurs, c’est un dernier flash qui m’a mis le sourire aux lèvres. Mon père.

Non, pas la fois où il fut vice-roi, par une chance invraisemblable : deux 100, accompagnés d’un 27, d’un 43 et d’un 35.

Non, plutôt la fois où, Don du Ciel, il obtint la distinction. Mon père, vous le saviez, ou le savez maintenant, n’est pas non plus le Winkelried des Sécherons. Obtenir cette médaille tenait pour lui du miracle. Il l’avait donc très abondamment fêtée, célébrée, festoyée et arrosée. Ce fut donc un papa en pleine forme que nous retrouvions en fin d’après-midi à la maison. Alors, c’était devenu la valeur étalon. Quand mon père a les yeux plus brillants que d’ordinaire, on dit : « tiens, il a sa demi médaille». Si la situation empirait, en course de Chœur mixte, par exemple, il aurait déjà presque sa « trois-quart de médaille»…

Bref, au moment de saluer les tireurs du stand, j’étais ce samedi-là un peu ému.

Voilà peut-être, aussi, pourquoi j’ai tout fait de travers. J’ai donné du « bonjour » à ceux qui attendaient du « salut ! ». J’ai commandé une bouteille de rouge alors que tout le monde était au blanc. Et, j’ose à peine le dire, j’ai appelé « collier » ce qui est en vérité une cravate américaine.

Le fait est que j’y ai retrouvé Villanchet (dont j’ignorais le statut dans la hiérarchie complexe de l’Abbaye, mais que j’avais croisé à la Pontaise lors de la promotion du LS), j’y ai aussi retrouvé Bertrand, le greffier (qui était mon ancien chef cadet, dans la très fameuse troupe de Yens), retrouvé aussi Leuba (dont le récit de son année de voyage en Amérique du sud m’avait parlé), mon oncle Hans (qui avait déjà sa distinction discrètement épinglée sous la poche de sa chemise), mon cousin Rémy (qui a eu la patience de m’expliquer comment ajuster les deux cercles du viseur sur le noir de la cible), Lambelet junior (qui m’a trop brièvement raconté l’épique voyage de la Jeunesse de Villars-sous-Yens au Mexique), les inséparables Maurice et Félix (déçus en bien par la nomination du fantasque Pierre Keller à la tête des vins vaudois), Daniel (qui m’a détaillé la composition de son fameux « salami Martin »), sa femme Patricia (qui tirait aussi, mais m’a avoué sursauter encore à chaque détonation), et puis le fiston, Pascal (qui avait ce jour-là un magnifique T-shirt « survivant de l’Oktoberfest de Munich »), enfin, je la fais court, enfin donc, l’incontournable Athanase (qui a accompli l’exploit d’évoquer, dans ce stand de tir, le nom du philosophe allemand Nietzsche)…

Et bien la vérité, c’est que mes huit misérables cartouches tirées à la va-vite ont eu bien moins « d’impact » que le plaisir de ces retrouvailles « en rafale ».

Et, après autant de verres de blanc que de cartouches gâchées - avec des ananas au Kirsch pour couronner le tout - je regagnais mon chez-moi, heureux, avec le sourire jusque là. Peut-être le « quart de médaille », pour vous situer…

Si je vous raconte ainsi ma vie, c’est qu’il y a une raison.

J’aime partir, aller voir ailleurs (c’est une expression, Mademoiselle la Juge de Paix). Pourtant, en voyageant, je me suis toujours réjoui de revenir au pays. Le voyage, c’est le meilleur moyen de prendre conscience de ce qui nous a fait partir (ce qu’on ne supporte plus « ici »), mais aussi de ce qui nous manque sur la route (ce dont on ne peut se passer et qui ne se trouve qu’« ici »).

Le voyage est aussi l’occasion de se poser la question : « où emmènerais-je un ami étranger pour lui montrer ce qu’est ma Suisse, ce que c’est qu’un Vaudois, ce qu’est Ma culture, Mes traditions ? ».

Je ne sais pas, vous, où l’emmèneriez-vous, cet ami étranger qui viendrait en Suisse pour la première fois ? Au Musée militaire ? A la résidence d’écriture de Montricher ?

Voilà peut-être pourquoi j’avais voulu ensuite revisiter mon patrimoine, ma « suissitude », me reconnecter au terroir. Voilà pourquoi, il y a quelques années, j’avais revêtit l’habit du moutonnier durant quelques mois dans les Alpes vaudoises.

Et vrai qu’à la fin octobre, au moment de la désalpes, dans ma bouche, le mot « tradition » avait mûri. J’avais pris conscience qu’on peut se dire libertaire et être sensible à la tradition. Que des raccourcis existent pour nous rapprocher des siècles derniers. Que la tradition sent parfois le renfermé et la régression, mais que c’est un pays supplémentaire, à portée de main, qui réunit le passé et le futur d’une communauté.

Vous l’avez peut-être lu dans la « Feuille », le canton de Vaud est en train de dresser un inventaire de son patrimoine « immatériel », pour le compte de l’UNESCO. Le « patrimoine immatériel », c’est ce qui touche à la tradition orale, aux coutumes, aux savoir-faire, les danses, les chants, etc. On proposera donc peut-être la Fête des vignerons, le patois, les lotos, la recette des bricelets, le guet de la cathédrale, les découpage du Pays d’en Haut, le répertoire d’Alain Morisod, qui sait ?

Mais comme souvent, l’Unesco s’y prend mal. Et passe à côté d’un principe essentiel : la tradition, c’est la transmission des flammes, et non la conservation des cendres.

Le grand défaut de cet inventaire, c’est de vouloir mettre le monde sous cloche, en musées (il y a déjà plus de 700 musées en Suisse !). Mais pour qu’une tradition se perpétue, elle doit rester vivante, évolutive et féconde. Toute tradition est un joyeux foutoir de statuts bricolés, d’habitudes rapiécées et d’avenir incertain…

Pour parler de ce qui nous réunit aujourd’hui, je ne crois pas qu’il suffise de faire figurer, dans la liste de l’UNESCO, la prise du drapeau du samedi (ou le Picoulet du lundi soir) pour que ces traditions se perpétuent à jamais.

Rien ne sert d’attirer des cars de touristes avides de traditions, comme c’est le cas maintenant avec les fêtes de la désalpe ; mieux vaut, le jour de l’Abbaye, repeupler enfin cette place du village, occuper la rue, se surprendre à être ému lors du couronnement des rois, serrer la main de celui avec qui on avait joué à la fanfare il y a 10 ans, retrouver celui avec qui on avait fait Marcelin il y a 20 ans, rire avec celle dont on était éperdument amoureux il y a 30 ans, et refaire le monde sous la cantine jusqu’à pas d’heure.

Pour en revenir à mon « dépucelage » du fusil d’assaut, je suis maintenant tout à fait convaincu que ces huit cartouches gâchées n’étaient qu’un prétexte, l’essentiel étant, encore une fois, le plaisir de retrouvailles en rafale. Que le facteur humain surpasse le conflit idéologique de l’objecteur de conscience. Qu’une abbaye est un magnifique « liant » social. Et que ces liants sociaux sont justement, au final, le meilleur moyen de ne plus jamais utiliser une arme pour autre chose que pratiquer un hobby, tirer dans une cible.

Car peut-être bien que les tirs obligatoires ont moins de retombées humaines qu’une telle fête volontaire et bénévole. Peut-être bien que l’odeur de la poudre ne vaudra jamais celle de la traditionnelle langue aux câpres. Qu’une douille en laiton ne supplantera jamais un gobelet en étain rempli d’un de ces étonnants vins de Morges. Et qu’un tir cantonal ne remplacera jamais une amicale gonflée fédérale…

Alors, j’aimerais lever mon verre - si vous y tenez, à l’armée et à la patrie - mais surtout à ce qui fait que nous sommes tous réunis cet après-midi sous le même toit, face-à-face, coude-à-coude :

A cette tradition qui nous lie,

Et à ce lien qui fait la tradition,

Que la Fête soit belle !

Et celle de 2014 tout autant !